23.11

Les médias, les politiciens, les scientifiques n’ont de cesse de nous le répéter, les abeilles se meurent. Elles disparaissent et il faut les sauver. Même les apiculteurs s’y sont mis et relaient la maxime “Si l’abeille venait à disparaître, l’homme n’aurait plus que quelques années à vivre.”, phrase que l’on a attribuée (à tort) à Albert Einstein.

gschneider

10 février 2021
P1080784.JPG

À tel point qu’on voit naître un regain d’intérêt pour le métier d’apiculteur. Ce cri de détresse a donné des ailes et motivé une nouvelle génération d’apiculteurs désireuse d’agir pour le bien de notre planète et stopper “l’effondrement” des colonies. On voit même des ruchers s’installer en ville sous prétexte d’oeuvrer pour la sauvegarde des abeilles et de l’humanité. Mais qu’en est-il vraiment ? Quels sont les chiffres ?

En Suisse, preuve à l’appui, le nombre de colonies d’abeilles mellifères (celles qui font du miel) est stable sur les 5 dernières années et tend à augmenter : tout un paradoxe ! On nous aurait donc menti ?
En fait, pas vraiment… mais
En Suisse, il existe plus de 600 espèces d’abeilles et une seul produit du miel (apis mellifera), celle-ci que les apiculteurs ont domestiqué et qui vit dans les ruches. Les 599 autres espèces sont des abeilles dites “sauvages” qui ne produisent pas de miel mais qui sont tout aussi importantes car elles pollinisent les fleurs et permettent de les transformer, elles aussi, en fruits et légumes. Elles garantissent
ainsi la diversité biologique de notre planète. Ces abeilles sauvages sont en nette régression. Une récente étude (1) l’atteste : la biomasse des insectes volants, essentiels aux écosystèmes, a diminué de plus de 75% en près de trente ans. L’analyse des données collectées permet d’estimer que cette hécatombe touche toute l’Europe. Les pesticides agricoles sont soupçonnés d’être à l’origine de ce “génocide”. À l’inverse, le nombre de colonies d’abeilles mellifères sont stables voir augmente de manière artificielle du fait de l’engouement populaire. Cet artéfact pose problème et crée un déséquilibre entre espèces d’insectes. Plusieurs études relèvent
les effets néfastes de l’augmentation des abeilles mellifères notamment dans les zones urbaines. La trop grande densité de ruches dans certaines zones, notamment en ville, prive le développement d’autres insectes qui sont en concurrence directe avec les ressources nectarifères à disposition. Dès lors que l’on bétonne de plus en plus au détriment de zones de prairies ou agricoles, il devrait être
“normal” que le nombre d’insectes pollinisateurs diminue de manière proportionnelle (2). Hors ce n’est pas le cas pour les abeilles mellifères, mais bien le cas pour la diversité du nombre d’espèces de pollinisateurs.

Isabelle Dajoz (3) et son équipe ont réalisé une étude (4) et constaté que plus le nombre de ruches augmente, moins on observe d’abeilles sauvages et autres pollinisateurs comme les papillons. Il a été prouvé que dans la nature, des interférences
négatives se produisent dès trois ruches par km2 (ce seuil est dépassé en Suisse, on compte environ 4 ruche/km2). Selon madame Dajoz, il semble donc indispensable de limiter leur nombre en milieu urbain. Cela peut passer par le retrait d’une partie des installations et par des lois plus restrictives. Certaines villes de France ont déjà interdit toute nouvelle ruche sur leur domaine public. Il est important d’informer les particuliers et les entreprises des dangers de cette pratique qui a le vent en poupe.
“Mais alors comment mieux aider les pollinisateurs ?”
La réponse d’Isabelle Dajoz : vous pouvez leur offrir un couvert en plaçant, sur votre balcon ou le rebord de votre fenêtre, des pots de fleurs nectarifères. Un récipient d’eau peu profonde avec quelques cailloux leur permet de s’abreuver sans se noyer. Dans un jardin, ne tondre que partiellement sa pelouse permet aux plantes locales de s’épanouir. Pour le gîte, il faut redonner de la place au sauvage en oubliant çà et là quelques tiges et branches qui constituent autant d’abris. Installer un hôtel à abeilles sauvages leur offrira un site de nidification. Enfin, il est important de bannir les pesticides, ces poisons destructeurs d’insectes.

________________________

(1) More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas,
Caspar A. Hallmann, 2017
(2) La seule raison du bétonnage n’explique pas la diminution du nombre de pollinisateurs. D’autres
raisons sont relevées : monoculture, changements climatiques, utilisation de pesticides, etc.

(3) Isabelle Dajoz, biologiste et professeur à l’institut d’écologie et des sciences de l’environnement de
l’Université de Paris-Diderot
(4) Wild pollinator activity negatively related to honey bee colony densities in urban context, Isabelle
Dajoz, 2019